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Airbnb et accessibilité au logement : une recette désastreuse
23 décembre 2016

Airbnb et accessibilité au logement : une recette désastreuse

La disparition de logements locatifs dans les centres des grandes villes du Québec, qui se produit au détriment des locataires, des résidents de longue date et des personnes à faible revenu, n’est pas sans lien avec la soi-disant « économie du partage » dont on ne cesse de vanter les prétendus bénéfices. Dans le quartier Saint-Jean-Baptiste comme sur le Plateau Mont-Royal, des groupes réclament une intervention vigoureuse du gouvernement.

En février 2016, le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste dénombrait sur Airbnb un total de 83 offres de logements entiers et 34 de chambres dans ce quartier de Québec. Ces offres affichant une moyenne de prix de 115 $ la nuitée, les propriétaires de logements locatifs lorgnent de plus en plus cette solution pour augmenter leurs revenus, aussi le comité redoute avec raison la perte de logements locatifs. Le nombre d’appartements en location dans ce quartier a diminué de façon importante au cours de la dernière décennie.

Airbnb est une compagnie de San Francisco valant près de 25,5 milliards $ US et exploitant une plateforme numérique de location de logement à court terme. Cette plateforme sert en quelque sorte de lieu de rencontre entre les personnes qui offrent un logement à louer et celles qui en cherchent, comme l’entreprise Uber le fait dans le domaine du taxi. Le développement de ces deux entreprises s’est fait à un rythme tel au cours des dernières années que les gouvernements du monde entier ont peine à ajuster leur législation pour faire face au phénomène. La loi 67, entrée en vigueur en avril 2016 pour mieux encadrer l’hébergement touristique, notamment par Airbnb, prévoit une hausse des pénalités en cas d’infractions, mais, comme le rapportait Le Devoir en août 2016, il semble qu’elle soit peu ou pas appliquée sur le terrain.

S’il existe bien une participation des deux bouts de l’équation, il est abusif de parler d’économie participative ou d’économie du partage, ces concepts impliquant des transactions qui sont basées sur la solidarité et l’équité. Comme il serait abusif de parler d’économie participative parce qu’un consommateur passe lui-même ses items à la caisse d’un supermarché, il faut bien admettre ici que la fonction première de Airbnb est de dégager un profit par le biais de l’hébergement touristique.

Outre la pression à la hausse sur les prix des loyers et la conversion cachée de logements résidentiels en logements touristiques, le Comité populaire redoute la détérioration du tissu social du quartier. Un document de réflexion mis en ligne par le groupe notait d’ailleurs : « Ce que l’on vend aux touristes, c’est un quartier vivant et habité, avec une vie culturelle et une économie locale dynamique. Or, Airbnb, en érodant petit à petit le caractère résidentiel du quartier, sape ça. Ce qui nous pend au bout du nez c’est le sort réservé au Vieux-Québec. » Le Comité demande donc à la Ville de Québec de prendre les moyens pour contrer le phénomène de l’hébergement illégal et faire respecter le zonage. Au moment du lancement d’une campagne d’information sur le sujet en avril 2016 à Québec, Nicolas Lefebvre-Legault, le coordonnateur du comité, avait déclaré : « Nous voulons la même réglementation que pour les couette et café [bed and breakfast], que l’encadrement respecte le contingentement qui existe actuellement pour eux. »

Sur le Plateau Mont-Royal

Quartier ayant une forte identité populaire, mais de plus en plus « branché », le Plateau Mont-Royal fait face au même genre de problèmes. Montréal figure en effet parmi les 10 villes les plus populaires sur la plateforme Airbnb. Avec 2919 annonces listées en 2015, c’est plus de 5 % de l’ensemble des logements de l’arrondissement (56 580) qui sont proposés sur la plateforme ! Cette donnée à elle seule vient relativiser la portée que peut avoir le « taux d’occupation » dans ce quartier…

Ces chiffres mirobolants sont tirés d’une recherche effectuée par le Comité logement du Plateau Mont-Royal publiée en novembre 2016. Dans un quartier dont 73 % des ménages sont locataires, le comité a décidé d’agir devant les hausses astronomiques de loyers, les nombreuses évictions et les reprises de logement. Outre la dégradation de la qualité de vie de certains secteurs, où des 3 ½ sont annoncés sur Airbnb comme pouvant accueillir jusqu’à 12 personnes, avec ce que cela entraîne de troubles de voisinage et de bruit excessif, l’étude démontre bien comment cette plateforme alimente les comportements délinquants chez certains propriétaires de logements attirés par des profits mirobolants, lesquels multiplient les entourloupes pour contourner la loi. À Los Angeles, une étude a démontré qu’en 2014 les loyers ont augmenté de plus de 20 % dans certains quartiers centraux, soit ceux où il y avait le plus d’annonces sur la plateforme Airbnb. Ces loyers ont augmenté plus rapidement de 33 % que dans le reste de la ville.

La recherche intitulée Le phénomène Airbnb. Bienfait ou calamité pour les locataires lève le voile sur les problèmes d’insalubrité qui pourraient être liés à cette pratique : « Au contraire des hôtels, qui offrent des services de nettoyage et qui sont contrôlés et évalués sur ce plan, les espaces loués en Airbnb n’offrent aucune garantie. En tenant compte du facteur de va-et-vient constant, cela accroît les probabilités de problèmes liés à l’infestation de vermines (punaises de lit, coquerelles, souris, etc.) et à l’insalubrité des logements. »

Elle jette aussi un regard sur l’encadrement de ce type d’activité au Québec et au Canada de même que dans plusieurs villes du monde dont San Francisco, New York et Barcelone. À ce jour, il apparaît qu’aucune poursuite contre des propriétaires n’a été intentée en vertu de la Loi 67. Aussi, en raison des nombreuses conséquences négatives générées par la généralisation de cette pratique et constatant l’échec évident de la législation actuelle, le Comité logement du Plateau Mont-Royal recommande d’interdire totalement la location à l’aide des plateformes d’hébergement touristique comme Airbnb afin d’assurer la protection du parc de logements locatifs.

Questionné sur les impacts de la publication de la recherche, le rédacteur de celle-ci, Philippe T. Desmarais, nous informe que « peu de temps après, l’administration de l’arrondissement du Plateau annonçait publiquement qu’elle avait mis fin aux activités d’un propriétaire de logements qui louait une soixantaine de logements sur Airbnb ». À la permanence du Comité, on a reçu des appels de Québec solidaire et de Projet Montréal, qui se sont montrés intéressés à réfléchir sur la question. « Des rumeurs provenant du ministère du Tourisme font état d’une possibilité de rouvrir la Loi 67 pour y faire des changements, mais rien de précis n’a filtré à ce jour », ajoute M. Desmarais.

« La réalisation de notre étude n’est que le début, explique-t-il. À partir du mois de mars 2017 et tout au long de l’année, nous allons mener campagne pour que le dossier reste ouvert, que les partenaires du logement et les groupes de défense des locataires arrêtent entre eux une position commune. »

Airbnb, les locataires et le logement social

L’occasion faisant le larron, certains locataires sont également attirés par la manne. Il y a cette situation cocasse, et qui a fait bien rire, où un résident de Québec qui avait réservé une nuitée dans un « appartement » sur Airbnb s’est retrouvé à sa grande surprise dans une résidence privée pour aînés. Plus sérieusement, on a vu sur le Plateau un locataire signant une dizaine de baux pour ensuite relouer les logements sur la plateforme en ligne.

Il semble également que des résidents de HLM et de coopératives d’habitation de Montréal aient contourné le règlement de leur immeuble (et la convention d’exploitation liant l’organisme où ils logent avec la SHQ ou la SCHL) pour offrir leur logement sur Internet. Bien qu’aucun cas nous ait été présenté, il est possible de croire que des locataires d’OSBL d’habitation soient tenté de faire de même. Cependant le fait qu’une bonne part des groupes logent des personnes âgées en légère perte d’autonomie ou des clientèles ayant des besoins particuliers d’habitation (santé physique ou mentale, risque d’itinérance), crée un contexte plus difficile pour ce genre d’opération.

Quoi qu’il en soit, le caractère collectif du logement social ou communautaire (HLM, coop ou OSBL) ne peut que servir de garde-fou à une pratique qui dépasserait des limites raisonnables. La gestion communautaire est, en soit, un cadre réglementaire qui empêche l’éventuelle conversion en « hôtel » d’un de ses logement.

Ce n’est pas la première fois où l’on se rend compte que considérer le logement comme une occasion de rentabiliser un investissement plutôt que comme un droit mène à des abus ou met une pression indue sur les locataires à la recherche d’un logement décent et abordable. S’il est convenable que quelqu’un puisse louer sa chambre ou son appartement durant ses vacances, l’extension et la commercialisation de cette pratique est clairement un danger pour les couches les plus fragilisées de notre société. Là encore, une généralisation des pratiques sociales et communautaires, et le développement d’un secteur non lucratif fort, demeure un excellent rempart pour la protection du bien commun.

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