Martin-Pierre Nombré, directeur du développement stratégique de la Caisse d'économie solidaire prononçant une allocution

2 novembre 2023

Crise du logement : un bouquet de solutions à l’accent social très prononcé

Discours prononcé par Martin-Pierre Nombré, directeur du développement stratégique, Caisse d’économie solidaire Desjardins, à l’occasion du 5e Blitz de l’habitation communautaire du RQOH.

Tout un défi à relever en ces temps difficiles

Il y a quelques années, la pénurie de logements abordables refaisait surface à la veille de la date fatidique et récurrente du 1er juillet.

Aujourd’hui, la crise de l’habitation est désormais une réalité quotidienne. Les répercussions sociales se font sentir pour la grande majorité de la population, et de manière de plus en plus aiguë.

Cette crise est alimentée essentiellement par trois éléments

D’abord par une rareté de l’offre en habitation, qui est appelée à s’aggraver dans les prochaines années parce que les mises en chantier sont insuffisantes. Elles sont en chute libre dans l’ensemble du Québec selon le Mouvement Desjardins qui s’attend à une baisse de 38% sur un an. Selon la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL), il faudrait créer 148 750 nouveaux logements par année, pour un total de presque 1,2 million d’unités supplémentaires, à l’horizon 2030 pour résoudre la crise.

Ensuite par un recul de la proportion de logements sans but lucratif dans le parc immobilier. Déjà entre le recensement de 2016 et 2021, la part du logement social au sein du parc locatif québécois est passée de 11,2% à 10,1% selon les données de Statistiques Canada.

Enfin, par des conditions favorables à la spéculation immobilière. L’endroit où nous vivons, où nous élevons nos familles est devenu un outil d’investissement, souvent de nature spéculative pour d’autres. Le prix des édifices où nous logeons fluctue en fonction des cycles économiques, des taux d’intérêt en vigueur, et des politiques publiques adoptées par nos gouvernements successifs. Ainsi, on assiste à un changement où la fonction primaire d’un lieu d’habitation qui est d’offrir un lieu de vie a été transformée en un produit financier au sein d’une catégorie d’actif financier. Sans oublier que plusieurs banques approuvent des financements d’immeubles basés sur des revenus éventuels.

En termes de conséquences, je ne saurais mieux dire que le FRAPPRU qui mentionne que  «  La pénurie de logements locatifs abordables et sécuritaires, l’explosion du coût des loyers, le manque de logements sociaux, l’augmentation des  – rénovictions – et la spéculation immobilière fragilisent le droit au logement et contribuent au mal-logement d’un grand nombre de locataires. »

 

On le voit, une fois le loyer payé, plusieurs familles renoncent à des dépenses essentielles. Les 1200 banques alimentaires du Québec nourrissent aujourd’hui près 671 000 personnes par mois, selon les plus récentes données soit près d’une personne sur dix. Les fréquentations des banques alimentaires ont connu une hausse de 33 % par rapport à il y a trois ans, et de 9 % depuis l’an dernier (Rapport Bilan-Faim, 2022).

 

L’augmentation de l’itinérance est en face de nous à Montréal, à Québec et dans des villes qui n’avaient jamais vu ce phénomène. La 34e nuit des sans-abris qui s’est déroulée dans une cinquantaine de villes du Québec alors qu’on dénombre plus de 10 000 personnes en situation d’itinérance au Québec.

 

La crise amène un autre phénomène : la discrimination exercée contre les jeunes locataires, les cheffes de familles monoparentales particulièrement les femmes, les familles avec enfants mineurs, les personnes immigrantes, les personnes prestataires d’aide sociale et les personnes en situation de handicap.

 

Soulignons que pour de nombreuses femmes à faible revenu qui tentent de fuir un ménage violent, les options sont souvent limitées, au moment où quelques 37 000 ménages au Québec sont sur une liste d’attente pour obtenir un logement social.

 

Enfin, soulignons qu’il n’est pas étonnant que Centraide nous dise que la quasi-totalité des chefs de famille monoparentale vit de l’insécurité financière. Particulièrement les femmes. Pour les 207 000 ménages dirigés par une femme et devant consacrer plus de 30% de leur revenu au loyer, déménager n’est pas une option. Le prix moyen du loyer actuel à Montréal représente à lui seul 107% de leur revenu.

 

La crise environnementale en plus

Cette crise a une autre particularité. Elle est doublée d’une crise environnementale.

 

Plus tôt que tard, les changements climatiques nous forceront la main. Pour atteindre les cibles de réduction d’émission de gaz à effet de serre, il est impératif de réimaginer notre façon d’habiter le territoire. La réduction de l’empreinte carbone collective et la protection des milieux naturels en dépendent.

 

Éviter de glisser dans le piège de l’abordable

Si la crise de l’habitation ne se résume pas à un simple déséquilibre entre l’offre et la demande, ses symptômes indiquent clairement un déficit important et croissant d’unités disponibles pour les personnes les plus pauvres. Voilà pourquoi nous devons être vigilants dans notre discours. Les loyers au pays ont augmenté en moyenne de 11,1 % au cours de la dernière année pour atteindre 2149 $ par mois, selon un rapport de Rentals.ca et Urbanation.

 

Le prix d’un 4 et demi sur le marché de la location à Montréal est de 2 260$ par mois (27 120$ par année) et de 1 650$ à Québec (19 800$) si l’on se fie aux données sur le site web de Radio Canada.

 

Or, le salaire moyen au Québec était 41 600$ en 2021 selon les données de l’ISQ. Le calcul est simple, les loyers (35% du salaire brut) ne sont pas abordables pour plusieurs personnes.

 

La réponse doit aller au-delà de la stricte abordabilité. Elle doit couvrir des dimensions sociales, considérer les personnes dans leurs besoins. Elle doit reposer sur la bienveillance que vos organismes exercent au quotidien.

 

Et si la crise était payante ?

Parce que la crise de l’habitation, c’est payant. À pratiquement tous les niveaux administratifs, la hausse des prix en immobilier se traduit par des indicateurs positifs. Le PIB augmente, les hausses des loyers et des hypothèques ont un impact positif.

 

Ne nous fermons pas les yeux. Si on cherche à autofinancer les services publics municipaux, la hausse des prix des immeubles taxables a un impact positif. Si on cherche à faire augmenter le patrimoine des ménages sans augmenter les salaires, l’appréciation de l’actif immobilier a un impact positif. Si on compte sur l’épargne personnelle pour assurer une retraite digne, la hausse de la valeur marchande des logements pour propriétaires-occupants a un impact positif.

Plusieurs nouvelles mais encore….

On peut s’attendre à un réinvestissement important dans le logement abordable. Québec doublera le montant de 900 millions attendu du fédéral. Un montant censé financer le logement social. Les détails devraient être dévoilés à la mise à jour du budget le 7 novembre prochain.

 

Le gouvernement Legault songe à faire appel aux Fonds fiscalisés et à de grands promoteurs pour donner un coup de main dans la recherche de solutions. Il songe aussi à donner plus de pouvoirs aux municipalités pour leur permettre d’imposer facilement la densification de certains quartiers.

 

Nous sommes capables. Le modèle québécois est à conserver et à renforcer.

Ce n’est pas la première fois que le Québec fait face à une crise majeure. Au début des années 80, comme l’ensemble de l’Amérique du Nord, la province a connu une récession importante : chômage élevé, taux hypothécaires à près de 20 %.

Corvée habitation

Dirigé par un organisme indépendant et administré par la SHQ, ce programme va constituer un fonds alimenté par des contributions provenant des travailleuses et travailleurs ainsi que des entreprises de la construction et va proposer plusieurs mesures pour stimuler l’investissement dans l’habitation et contribuer à accroître le nombre de logements.

 

Plus près de nous, dans les années 1990, nous avons également confirmé de manière incontestable le droit des femmes à travailler en mettant en place un système avant-gardiste de centre de la petite enfance (CPE) qui est aujourd’hui un modèle envié par beaucoup.

 

Rappelons ici qu’à cette même époque, c’est le cumul des efforts des différentes composantes de l’habitation communautaire qui a permis d’inventer AccesLogis. Le mouvement a été capable de le faire et il peut le faire de nouveau.

 

Voilà pourquoi il ne faut pas se décourager. Tous et toutes ne sont pas égaux devant la crise du logement. Nous devons travailler plus fort encore pour créer un marché sans spéculation dans lequel il faudrait aborder essentiellement sur quatre fronts:

 

Faire reconnaître le droit au logement et le renforcement des mesures légales de protection des locataires. (Le projet de loi 31 est un recul).

Travailler à augmenter la part du logement social et communautaire en passant de 5% à 20% de l’ensemble des logements au Québec. C’est à cette condition que nous commencerons à imprimer des changements dans le marché du logement. Le modèle québécois doit être protégé et amélioré. J’insiste ici sur nos acquis. Le modèle québécois est envié. Ne l’oublions pas. Pour ce faire il faudrait faire des propositions en utilisant des outils comme le REER habitation, les fonds de retraite, une participation des employeurs à l’effort du logement…

Au cours des derniers jours, plusieurs personnes sont allées qui en France, à Vienne, au Danemark ou encore en Suède pour étudier les modèles de développement du logement social. Nous devons mettre ensemble toutes ces informations et proposer une solution idoine pour poursuivre le développement du logement social qui aujourd’hui semble disparaître sous la notion de logement abordable.

Aussi, nous devons poursuivre la lutte pour un investissement étatique. Une meilleure collaboration avec l’État. C’est ainsi qu’entre 1971 et 1991, les investissements soutenus du gouvernement fédéral ont permis d’augmenter la part du logement social passant 0,5% à 9,7%. Des logements qui aujourd’hui sont devenus un patrimoine nécessaire pour contrer la hausse des loyers.

Quatrième proposition : travailler dans le sens d’imposer le logement social comme une solution inclusive pour tous, sauf les plus riches. Cette démarche permettra de déstigmatiser l’idée qu’on se fait encore du logement subventionné et crée une société plus intégrée et inclusive.

L’heure actuelle est grave, je le sais. Cependant, nous devons travailler dans la durée et la constance pour faire croître le parc de logements sociaux.

 

Comme l’a dit le professeur Peter Drucker : « Le meilleur moyen de prédire le futur, c’est de le créer. » Alors, poursuivons le travail!

 

Source : https://caissesolidaire.coop/crise-du-logement-un-bouquet-de-solutions-a-laccent-social-tres-prononce/