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30 juin 2015

Les fausses limites du logement social

Lettre collective parue dans Le Devoir 25 juin 2015

«La formule réductrice qui oppose “l’aide à la personne” à “l’aide à la pierre” et privilégie la première repose sur une fausse dichotomie. Car ces pierres abritent de vraies personnes, qui ont de vrais besoins.

C’est avec un certain étonnement que nous avons pris connaissance des propos tenus par le porte-parole de l’organisme Clés en main, rapportés dans l’édition du 22 juin du Devoir. Car la situation qu’il décrit ne correspond absolument pas à ce que constatent l’immense majorité des intervenants qui viennent en aide aux personnes aux prises avec un problème d’accès au logement sur le territoire québécois.

Contrairement à ce qu’il prétend, les logements sociaux existants sont loin d’être vides ! Au contraire, la plupart des organismes qui les administrent ont à gérer des listes d’attente, l’offre actuelle ne suffisant pas à la demande. Dans une étude réalisée récemment par le Réseau québécois des OSBL d’habitation, la majorité des gestionnaires ont d’ailleurs confirmé n’avoir subi aucune perte locative au cours de la dernière année, leurs projets ayant constamment affiché un taux d’occupation de 100 %.

Mario Bousquet oppose le développement du logement social à la formule des subventions au loyer sur le marché privé favorisée par son organisme, qu’il présente comme plus efficace. Il s’en prend notamment au programme AccèsLogis, qui, selon lui, ne serait « pas adapté aux réalités ». Or, ce programme comprend précisément un volet destiné aux personnes seules ayant des besoins particuliers, y compris celles qui vivent avec des problèmes de santé mentale et sont à risque d’itinérance. Les projets développés dans le cadre de ce volet incluent une offre de soutien communautaire qui permet aux personnes qui en bénéficient non seulement de se loger, mais aussi d’être soutenues par des intervenants disponibles, qui les aident à réaliser leur intégration sociale.

Des douzaines de projets

À la suite de l’adoption de la Politique nationale de lutte contre l’itinérance, le gouvernement québécois avait prévu, dans son budget 2014-2015, d’augmenter la proportion des nouvelles unités réalisées en vertu du volet 3 du programme AccèsLogis pour mieux répondre aux besoins des personnes en situation ou à risque d’itinérance. Quelque 500 unités ont été réservées à ce type de projets, sur les 3000 alors prévues au programme.

Concrètement, ce sont des douzaines de projets en voie de réalisation qui s’ajouteront bientôt à l’offre de logement social existante. À Montréal, depuis le 1er janvier 2002, ce sont 1863 unités d’habitation — chambres ou logements — qui ont été réalisées sous le volet « itinérance » du programme AccèsLogis, dont plus de 500 sont réservées à des personnes ayant des problèmes de santé mentale. Cela s’ajoute aux autres projets qui logent aussi ces personnes, même s’ils ne leur sont pas spécifiquement destinés. Que cette offre ne suffise pas à répondre à tous les besoins, c’est une malheureuse évidence ; mais ce n’est pas en la diminuant, et encore moins en l’abolissant, qu’on l’améliorera !

S’il est possible que, dans certaines situations particulières et à court terme, l’option des subventions au loyer sur le marché privé s’avère utile pour une personne ou un ménage ayant besoin de se loger, cela ne constituera jamais une solution pérenne.

Fausse dichotomie

Le modèle de logement social avec soutien communautaire a largement fait ses preuves au Québec. Des milliers de locataires ayant des problèmes de santé mentale ou ayant vécu une période plus ou moins longue d’itinérance au cours de leur vie y ont trouvé une solution à la fois accessible et aidante, et en ont fait leur milieu de vie, certains depuis plus de 20 ans. En outre, les projets réalisés ont largement contribué à la revitalisation des communautés où ils sont situés — le plus souvent dans les quartiers centraux, là où la population visée est généralement concentrée.

La formule réductrice qui oppose « l’aide à la personne » à « l’aide à la pierre » et privilégie la première repose sur une fausse dichotomie. Car ces pierres abritent de vraies personnes, qui ont de vrais besoins. Et ceux-ci sont extrêmement diversifiés.

Les quelque 479 000 ménages locataires au Québec qui consacrent plus de 30 % de leurs revenus au paiement de leur loyer et pour qui le droit au logement est encore un mirage recoupent une variété de situations. Ce sont parfois des familles avec trois ou quatre enfants, qui ne trouvent plus sur le marché privé de logements qui soient assez grands et abordables pour les accueillir.

Ce sont des personnes aînées, le plus souvent des femmes, dont les faibles revenus de retraite les confinent à la pauvreté et pour qui l’offre des résidences privées dépasse de très loin leur capacité de payer. Ce sont aussi des personnes seules ayant toutes sortes de besoins particuliers, comme celles qui vivent des problèmes de santé mentale ou sont en situation d’itinérance. C’est à cette diversité de situations et de besoins que vient répondre l’offre de logement social.

Cette offre, il faut non seulement la maintenir, mais l’étendre et la bonifier. Car les besoins sont là, comme en témoigne lui-même le porte-parole de Clés en main. À cet égard, la récente décision du gouvernement Couillard (en voilà un autre qui privilégie les subventions au loyer sur le marché privé !) de couper de moitié le financement et le nombre d’unités qui seront réalisées dans le cadre du programme AccèsLogis devrait préoccuper tous ceux qui s’intéressent au sort des mal-logés.

La lutte contre l’itinérance et la réalisation du droit au logement pour tous et toutes exigent une action concertée et décisive ; la consolidation et le développement de l’offre de logement social et communautaire sont au coeur de toute stratégie qui se propose d’atteindre ces objectifs.

 

Stéphan Corriveau, directeur général du Réseau québécois des OSBL d’habitation (RQOH) ; Jacques Côté, président de la Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH) ; Édith Cyr, présidente de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ) ; Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) ; François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

Lisez le texte dans Le Devoir

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