Invité de l’émission Grand angle à la télévision de Radio-Canada, Stéphan Corriveau parle de l’intention du gouvernement fédéral de légiférer sur le droit au logement avant les prochaines élections. Chaque année, environ 235 000 Canadiens se retrouvent sans logement durant un certain temps, d’après l’ONU.

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Pour les personnes qui ne peuvent visionner la vidéo, nous vous en proposons ici le verbatim :

[Après un court reportage sur la législation sur le droit au logement dans certains pays d’Europe, une entrevue avec Stéphan Corriveau.]

S.C. : « Le fait [que le gouvernement d’Ottawa] adopte une loi va corriger une situation qui découle des 25 dernières années. Aujourd’hui, on vit un phénomène d’itinérance de masse au Canada. 235 000 personnes vont passer au moins une nuit sans avoir d’adresse, sans avoir de logement à eux. Ils vont dormir sans un toit, au mieux dans un refuge, au cours de l’année. C’est quelque chose qui est inédit et qui est incompréhensible dans une société où il y a autant de ressources et de moyens que la nôtre. Ce que la loi ferait, c’est qu’elle contraindrait les gouvernements à prendre des mesures pour prévenir ça. On est rendu où on est rendu parce que dans les 25 dernières années – depuis deux ou trois ans, les choses commencent à reprendre la bonne direction – mais pendant 25 ans le gouvernement canadien a négligé ses responsabilités à ce niveau-là et c’est comme ça qu’on s’est retrouvé dans une situation comme celle qu’on vit maintenant.

Journaliste : La loi, oui, mais il faut avoir aussi un investissement, pour avoir des logements abordables pour ces personnes-là.

S.C. : Absolument, par exemple au Canada, il y a 1 775 000 ménages, c’est-à-dire au-delà de 3 millions de personnes qui vivent dans des logements qui leur coûtent plus de 30 % – et pour un million d’entre eux, 50 % – de leurs revenus. Des années 1960 jusqu’au milieu des années 1990, au Canada, grâce à l’aide du gouvernement d’Ottawa – qui n’était pas le principal contributeur, le principal contributeur c’était les promoteurs communautaires et les promoteurs de logement social, mais quand même sans l’aide du gouvernement canadien on ne peut pas agir –, ces promoteurs développaient 30000 logements par année pour accueillir des populations défavorisées. On est tombé au cours des années à moins de 5000 et certaines années même à 3000 unités pour tout le Canada.

Pendant 25 ans on a créé la crise que l’on vit maintenant. Si on ne recommence pas à faire des investissements majeurs, non seulement cette crise ne se résorbera pas, mais elle ira en s’accroissant toujours.

Le gouvernement canadien a franchi une première étape en annonçant des engagements qui vont permettre de construire jusqu’à 10 000 nouvelles unités par année. Dix mille c’est beaucoup mieux que 3000, c’est beaucoup mieux que 5000, mais ça reste beaucoup moins que ce qu’on était capable de faire quand on avait une population de 20-22 millions de personnes avec un PIB qui était moins du quart de ce que l’on a aujourd’hui. C’est incompréhensible qu’avec plus de population, avec plus de moyens, on n’arrive pas à répondre aux besoins.

Journaliste : À Toronto, on met en place des mesures pour les sans-abri. Dix millions de dollars au cours de l’hiver pour aider 400 sans-abri, 200 $ par personne par nuit.

S.C. : C’est un type de mesure qu’on est obligés de prendre pour corriger une situation. C’est comme si on me demandait : « Est-ce que c’est normal que plein de gens se retrouvent dans une salle d’urgence à l’hôpital ? » Non ce n’est pas normal, les gens ne devraient pas aller à l’urgence sauf dans des cas exceptionnels : un accident de voiture, une crise cardiaque ! Tout le monde devrait être vacciné, être en santé, faire du sport, avoir des examens médicaux, ainsi de suite. Toutes sortes de mesures de prévention beaucoup moins dispendieuses. Quand les gens sont rendus à aller à l’urgence, et dans le cas du logement à se rendre dans un refuge, ça coûte très cher. Ce sont des gens qui sont en situation de grande détresse, il y a souvent un mélange de toutes sortes de choses, de toxicomanie, de problème de santé mentale, qui sont induites par la pauvreté.

Avec un montant d’argent semblable, on pourrait prévenir aussi, construire de nouveaux logements. À moyen long terme, il n’y a pas de mesure plus économique que de construire et de fournir des logements à un prix raisonnable, à un prix où les gens sont capables de payer pour les habiter. Avec un minimum de support et de soutien, [le coût] par nuit par personne est incomparable. Pour quelques centaines de dollars par mois, on est capable de fournir comme cela des logements de qualité de façon permanente. Alors que là on va payer quelques centaines de dollars par jour pour une solution qui, elle, est désuète le lendemain matin.

Évidemment les gens qui sont dans la rue disent « moi j’ai besoin d’une place pour dormir cette nuit, je n’ai pas le temps d’attendre un an, deux ans, trois ans que la maison soit construite ». On comprend ça, donc il faut les aider. Mais il ne faut pas blâmer les gens qui sont pauvres là-dedans, ceux qui doivent être blâmés, c’est ceux qui ont pris de mauvaises décisions pendant les 25 dernières années.

FIN

Stéphan Corriveau était l’invité de Grand angle à titre de président de l’Association canadienne d’habitation et de rénovation urbaine.